Pablo Casals
Violoncelliste de génie, humaniste intransigeant, exilé catalan, Pablo Casals n’est pas seulement le plus grand violoncelliste de tous les temps. C’est l’homme qui, depuis Prades où il avait choisi le silence, a réinventé la façon dont la musique peut réunir les hommes.
Un musicien
hors du commun
Le Maître
Pablo Casals (1876–1973) est universellement considéré comme le plus grand violoncelliste de tous les temps. Né à El Vendrell en Catalogne, il révolutionne dès la fin du XIXe siècle la technique et l’interprétation de son instrument. Avec les pianistes Alfred Cortot et Jacques Thibaud, il forme l’un des trios de chambre les plus célèbres de l’histoire, contribuant à la renaissance d’un répertoire alors peu joué. Sa redécouverte et son enregistrement des Suites pour violoncelle seul de Bach demeurent l’un des actes fondateurs de la musicologie moderne.
Mais Casals est aussi, indissociablement, un humaniste et un homme de conviction. Artiste au sommet de sa gloire, il choisira le silence plutôt que la compromission.
L’Exil et le serment
En 1939, après la victoire de Franco et la chute de la République espagnole qu’il avait soutenue, Casals s’exile à Prades, dans les Pyrénées-Orientales, à quelques kilomètres de la frontière catalane. Il y prononce son serment : ne plus se produire en public tant que les grandes démocraties reconnaîtraient le régime franquiste.
Ce silence durera onze ans. Onze années pendant lesquelles l’un des plus grands musiciens du monde disparaît des scènes, mais continue d’enseigner, de composer et de témoigner. Ce choix fait de Casals une figure morale autant qu’artistique.
La naissance
du Festival (1950)
C’est Alexander Schneider, violoniste et ami proche, qui trouve en 1950 le moyen de briser ce silence : célébrer à Prades le bicentenaire de la mort de Bach, le compositeur que Casals vénère entre tous. Sa proposition est habile : il ne demande pas à Casals de renoncer à ses principes, mais de servir une cause qui le transcende. Les bénéfices seront reversés à l’hôpital de Perpignan, où sont soignés de nombreux réfugiés espagnols. Casals accepte.
À 73 ans, il retrouve un souffle nouveau. Durant les cinquante jours précédant l’ouverture, il dirige toutes les répétitions, guidant ses musiciens avec paternalisme et enthousiasme : « Bach n’est pas un homme rigide, mécanique, comme on le laisse souvent le croire. C’est un homme sensible qui a puisé inlassablement dans le folklore. C’est donc avec sa sensibilité qu’il faut jouer. »
Le 2 juin 1950, il n’y a plus une seule place dans l’église de Prades. Casals entre, s’incline, et ouvre le concert par la Suite n°1 en sol majeur pour violoncelle seul. La foule retient son souffle. Alexander Schneider résumera l’état d’esprit de tous les musiciens réunis : « Nous sommes quarante êtres humains qui, toute leur vie, ont voulu s’exprimer comme le font les grands chefs et les grands solistes, et voilà qu’on leur donne la chance de le faire. »
Prades, capitale mondiale
de la musique de chambre
Le festival prend rapidement une dimension internationale considérable. Le président Vincent Auriol et la reine Élisabeth de Belgique comptent parmi ses illustres spectateurs. Il est dit que Prades doit être lié à Casals comme Bayreuth l’est à Wagner ou Salzbourg à Mozart. L’histoire lui donnera raison.
En 1955, Enric Casals prend la direction générale du festival, qu’il assurera jusqu’en 1966. Cette dernière année est aussi celle du dernier festival de Pablo Casals à Prades. Il y dirige Le Pessebre à l’abbaye Saint-Michel de Cuxa, dans un moment chargé de symboles : on approche du 90e anniversaire du Maître, et c’est également le 900e anniversaire de la Paix de Dieu proclamée dans la plaine du Roussillon. Ce soir-là, deux bus d’ouvriers barcelonais ont fait le déplacement. Les retrouvailles sont émouvantes.
Casals s’installe ensuite définitivement à Porto Rico, où il s’éteint en septembre 1973. Mais si les hommes illustres ont pour tombeau la terre entière, c’est à Prades, au pied du Canigou, que plane son âme — dans cette petite ville de la Catalogne française qu’il a transformée en l’une des capitales mondiales de la musique de chambre.
L'héritage
vivant
Son vœu était simple : « continuer Prades ». Et Prades continue. De François Branger à Michel Lethiec, de Michel Lethiec à Pierre Bleuse, chaque directeur artistique a perpétué cette exigence rare – celle d’un festival où la musique de chambre n’est pas un genre parmi d’autres, mais une manière d’être ensemble, de transmettre et d’écouter.
Plus de soixante-dix ans après ce premier concert dans une église comble, le Festival Pablo Casals reste fidèle à l’esprit de son fondateur : curieux des répertoires méconnus, ouvert aux jeunes talents, ancré dans son territoire catalan, et convaincu que la musique, comme le disait Casals lui-même, « appartient à tous ».